L'oraison, prière intérieure

 

 

 

 

 

 

Fénelon
Le moyen court - 2

Dans le chapitre premier, il est dit que tout chrétien est appelé à l'oraison et que c'est " un malheur effroyable que presque tout le monde se mette dans l'esprit de n'y être pas appelé. Nous sommes tous appelés à l'oraison comme nous sommes tous appelés au salut ".

Aussi l'auteur exhorte-t-il tous les chrétiens avec une grande force de persuasion : " Venez tous faire Oraison ; vous devez vivre d'Oraison comme vous devez vivre d'amour ". " Venez, vous tous qui avez soif….Venez, cœurs affamés….Venez, pauvres affligés…. Venez, malades…Venez, enfants… Venez, pêcheurs…Venez, ignorants et stupides… Jésus Christ vous appelle tous ".

L'oraison est " l'application du cœur à Dieu et l'exercice intérieur de l'amour ". " Rien n'est plus aisé que d'avoir Dieu et de le goûter. Il est plus en nous que nous-mêmes. Il a plus de désir de se donner à nous que nous de le posséder… "[…] " Voulez-vous aller à la mer ? Embarquez-vous sur une rivière, et insensiblement, et sans effort, vous y arriverez. Voulez-vous aller à Dieu ? Prenez cette voie [de l'oraison] si douce, si aisée ; et en peu de temps vous y arriverez d'une manière qui vous surprendra ".

Si l'oraison était affaire de méditation, de réflexion, on pourrait soutenir qu'elle n'est pas à la portée de tous. Or elle n'est point affaire de tête, mais affaire de cœur . Et parce qu'elle est affaire de cœur*, elle peut même devenir continuelle ans être " interrompue par toutes les occupations de l'esprit ". Elle est alors une vie " en présence de Dieu ". Et " marcher en la présence de Dieu " est le grand moyen de parvenir à la perfection, terme auquel tout chrétien est appelé. C'est pourquoi l'auteur déclare que " l'Oraison est la clé de la perfection ".

* Le mot " cœur " est à prendre ici dans le sens où l'entendaient les spirituels au XVIIème siècle : non pas l'affectivité sensible mais la faculté profonde de nous donner.

Acheminement à l'oraison du cœur

L'oraison du cœur a pour principe une vérité fondamentale : Dieu habite le cœur des chrétiens. Il s'agit donc d'aller en soi à la rencontre de Dieu. L'âme alors " trouve que Dieu est plus en elle qu'elle-même ".

Pour parvenir à cette oraison du cœur, l'auteur propose aux lecteurs qui n'y arriveraient pas d'emblée deux façons de faire.

La première est la " lecture méditée ". " Vous prendrez [un livre de votre choix] et vous en lirez deux ou trois lignes pour les digérer et goûter, tâchant d'en prendre le suc, et de vous tenir arrêté à l'endroit que vous lisez tant que vous y trouverez du goût, et ne passant point outre que cet endroit ne vous soit rendu insipide. Après cela il faut en reprendre autant et faire de même, ne lisant pas plus de demi-page à la fois ". " Je suis sûre que si on faisait ainsi, on s'habituerait peu à peu, par la lecture, à l'Oraison, et on y serait très disposé ".

La deuxième façon préconisée par l'auteur est la " méditation ". " Après s'être mis en présence de Dieu par un acte de foi vive, il faut lire quelque chose de substantiel, et s'arrêter doucement là-dessus, non avec raisonnement, mais seulement pour fixer l'esprit, observant que l'exercice principal doit être [l'attention du cœur à] la présence de Dieu. Cela supposé, je dis qu'il faut que la Foi vive de Dieu présent dans le fond de notre cœur, nous porte à nous enfoncer fortement en nous-mêmes, recueillant tous les sens au-dedans, empêchant qu'ils ne se répandent au-dehors ". Dieu " ne peut être trouvé que dans le fond de nous-mêmes et dans notre centre qui est le Sancta-Sanctorum [Saint des Saints] où il habite ". Il ne faut surtout pas " courir de vérités en vérités, de sujets en sujets, mais se tenir sur le même tant qu'on y trouve du goût : c'est le moyen de pénétrer bientôt les vérités, de les goûter et de les imprimer ".

Ceux qui ne peuvent s'adonner ni à la " lecture méditée " ni à la " méditation ", parce qu'ils ne savent pas lire - et ils étaient nombreux au XVIIe siècle - l'auteur les invite à méditer le Pater (sans le déconseiller pour autant aux autres) : " Qu'ils disent donc ainsi leur Pater en français, comprenant un peu ce qu'ils disent et pensant que Dieu, qui est au-dedans d'eux, veut bien être leur père ". Si dès la première demande on sent " une inclination à la paix et au silence, il ne faut pas poursuivre ", mais " demeurer ainsi tant que cet état dure ", " après quoi on continuera la seconde demande " et ainsi de suite jusqu'à la fin de la prière. Point n'est besoin de multiplier les Pater : " Un seul Pater dit de la manière que je viens de dire, sera d'un très grand fruit ".

Celui qui pratique l'oraison du cœur devra tenir compte d'un conseil d'une importance capitale : ne pas essayer de se représenter Dieu. " Ce n'est rien de Dieu que tout ce que l'on se figure ; Une vive Foi de la présence suffit ; car il ne faut former nulle image de Dieu, quoique l'on puisse s'en former de Jésus Christ, le regardant comme crucifié, pi comme enfant, ou dans quelque autre état ou mystère, pourvu que l'âme le cherche toujours dans son fond ".

Autre conseil partout présent dans l'ouvrage : tout faire " doucement ", " tout naturellement ". L'auteur invite son lecteur à prier " toujours sans effort et avec un petit silence de temps en temps, afin que le silence soit mêlé d'action, augmentant peu à peu le silence et diminuant le discours, jusqu'à ce qu'enfin, à force de céder peu à peu à l'opération de Dieu, il [le silence] gagne le dessus ". Il faut " ramener notre cœur doucement et suavement par un petit retour doux et tranquille, et par des affections (*) tendres et paisibles lorsqu'il s'éloigne pas des distractions ou par des occupations ". On a bien tort de penser qu'il est mieux de chercher Dieu " avec effort ". " L'intérieur n'est pas une place forte qui se prenne par le canon et par la violence : c'est un royaume de paix qui se possède par l'amour ".

 

* Affections : non pas de l'affectivité mais du " cœur " au sens défini ci-dessus.

 

Moyen court page 3